Bibliothèque Solvay : quand le taï-chi quantique réinvente un joyau patrimonial
Le 19 décembre, la Bibliothèque Solvay, bâtiment emblématique du parc Léopold à Bruxelles, ouvre ses portes pour une séance inédite de taï-chi quantique en musique. Organisée par la société Edificio, cette expérience gratuite mêle pratique millénaire chinoise et compositions musicales dans un cadre historique d’exception. Derrière cette initiative se dessinent des enjeux de conservation, d’accessibilité et de nouvelles formes d’appropriation du patrimoine.
Un joyau historique au cœur du parc Léopold
Au début du XXe siècle, Ernest Solvay, célèbre chimiste et industriel belge, décide de doter l’Université Libre de Bruxelles d’un institut de recherche en sciences économiques et sociales. Pour ce faire, il engage les architectes Constant Bosmans et Henri Vandeveld, qui érigeront entre 1900 et 1902 un bâtiment au décor raffiné, composé de mosaïques de marbre, de vitraux colorés, de boiseries en ébène et acajou, ainsi que de ferronneries d’art. Le vestibule, pavé de mosaïques et surplombé de coupoles, ouvre sur une salle de lecture sur deux niveaux où la lumière zénithale met en valeur l’extrême soin apporté aux matériaux. Ce « écrin de matériaux précieux » témoigne du désir d’Ernest Solvay d’allier esprit scientifique et qualité esthétique.
De l’Institut de Sociologie à une renaissance culturelle
Inauguré en 1902 sous le nom d’Institut de Sociologie, le bâtiment accueille chercheurs et étudiants jusqu’en 1967, date à laquelle la faculté rejoint le campus du Solbosch. Après l’hébergement des Presses universitaires jusqu’en 1981, un long épisode d’abandon s’ouvre, laissant le lieu se délabrer. Classée en 1988 puis restaurée au début des années 1990, la Bibliothèque Solvay est confiée à Edificio en 2000. Depuis, ses espaces sont loués pour des événements privés, conservant néanmoins un accès public limité aux Journées du patrimoine et aux visites guidées d’Arkadia. Cette trajectoire, de l’essor scientifique à la privatisation partielle, illustre la difficulté de maintenir en activité un édifice classé tout en préservant son intégrité.
Taï-chi quantique en musique : fusion audacieuse ou concept marketing ?
Le concept de « taï-chi quantique » interroge autant qu’il intrigue. Guidée par Laurent Serruys, maître de taï-chi formé à Pékin, la séance propose des mouvements lents synchronisés à des improvisations de flûte et de guitare, assurées respectivement par Shahaf Yaakov et Pascal Hauben. L’adjectif « quantique » évoque ici une approche symbolique, jouant sur la notion d’énergie subtile plutôt que sur une quelconque application scientifique de la physique moderne. Concrètement, l’objectif est de renouer avec son corps et son esprit dans un espace chargé d’histoire, « un petit moment de reconnexion avant les fêtes », soulignent les organisateurs.
Cependant, certains observateurs estiment que ce mélange de termes – taï-chi et quantique – relève d’une forme de marketing New Age, susceptible de banaliser la profondeur philosophique de la pratique chinoise. À terme, la question demeure : jusqu’où l’attrait du spectaculaire peut-il justifier l’usage d’un vocabulaire scientifique sans fondement strict ?
Edificio et la patrimonialisation événementielle
Depuis 2000, Edificio a fait de la Bibliothèque Solvay un terrain d’expérimentation pour des événements privés haut de gamme. Si ce modèle économique permet de financer l’entretien et la restauration du lieu, il soulève une tension entre privatisation et mission de service public. En pratique, les particuliers et les entreprises peuvent y organiser des cocktails ou des conférences, tandis que le grand public n’y a accès que lors d’occasions exceptionnelles. L’organisation de ce taï-chi quantique gratuit illustre un compromis : offrir une ouverture sporadique tout en préservant l’exclusivité du site par le biais de places strictement limitées.
Certains défenseurs du patrimoine estiment que cette mixité d’usages favorise la survie du lieu, en générant des revenus réguliers. D’autres craignent que la multiplication d’événements décalés ne conduise à une « instrumentalisation » du monument, au risque de compromettre sa vocation initiale de recherche scientifique.
Accessibilité, enjeux de conservation et perspectives
La gratuité de l’événement constitue un atout majeur pour démocratiser l’accès à un édifice souvent perçu comme élitiste. Toutefois, la limitation du nombre de places – non spécifié mais volontairement restreint – maintient une forme d’exclusivité. Concrètement, les participants sont invités à s’inscrire par mail (culture@edificio.be), soulignant la nécessité d’un compromis entre accueil du public et préservation des lieux.
Sur le plan de la conservation, chaque nouvelle activité doit être soigneusement encadrée pour éviter toute dégradation des boiseries, des mosaïques ou des vitraux. Les restaurateurs comme la Ville de Bruxelles recommandent une surveillance accrue lors des événements, renforcée par des protocoles de sécurité adaptés à un bâtiment classé.
Vers de nouvelles formes d’appropriation du patrimoine
Plus largement, cette initiative s’inscrit dans un mouvement international de réinvention des lieux patrimoniaux, où musique, art contemporain ou bien-être convergent pour attirer des publics diversifiés. À Bruxelles, d’autres sites Solvay – la maison Alfred Solvay à Boitsfort ou les bureaux de la Société Solvay à Ixelles – ont déjà servi de décors à des expositions et concerts. À terme, la Bibliothèque Solvay pourrait devenir un laboratoire permanent d’innovations culturelles, à condition que chaque projet s’accompagne d’une réflexion rigoureuse sur la préservation du patrimoine et la qualité de l’expérience offerte.
En attendant, la séance de taï-chi quantique du 19 décembre promet un moment unique pour redécouvrir ce joyau historique sous un angle inédit, oscillant entre tradition orientale et virtuoses de la musique, dans un écrin centenaire où les matériaux précieux racontent aussi l’histoire d’une ambition scientifique toujours vivante.


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