Un citoyen à l’assaut du « maquis » bruxellois
Comment s’y retrouver dans la complexité institutionnelle de Bruxelles, souvent comparée à une « lasagne » aux mille départements et niveaux de pouvoir ? Confronté à une crise gouvernementale de 613 jours, l’ingénieur de formation Zoltan Janosi a lancé governance.brussels, un « moniteur » indépendant de la gouvernance régionale. Son objectif : offrir aux citoyens un accès neutre, transparent et vérifiable aux décisions et données bruxelloises.
Démêler la « lasagne » institutionnelle
Bruxelles se caractérise par une succession de structures imbriquées : institutions régionales, entités communales, interfaces fédérales et organismes spécialisés (culture, mobilité, environnement). En pratique, chaque réforme de la Déclaration de politique régionale (DPR) ou chaque règlement lié à la zone de basse émission (LEZ) se dissémine entre plusieurs services officiels, souvent peu intuitifs pour l’usager.
« C’était au départ un besoin personnel de comprendre quelque chose à ce qui se passe au niveau des chiffres concernant Bruxelles », confie Zoltan Janosi. Face à ce « brouhaha politique », les sources officielles sont parfois disparates et les médias grand public n’offrent qu’un panorama fragmenté. En combinant articles de presse, documents administratifs et données officielles, governance.brussels s’érige en point d’entrée unique, synthétisant plus de 250 sources et cataloguant chaque modification de manière chronologique.
Genèse d’une initiative en pleine crise politique
La plateforme est née au cœur de la crise dite des « 613 jours » sans gouvernement régional. À l’issue des élections de 2019, la formation de l’exécutif bruxellois s’est éternisée, privant la région de décisions stratégiques et laissant les citoyens dans l’incertitude. « On n’avait pendant 600 jours aucun gouvernement en place et je commençais à m’inquiéter », se souvient son créateur.
Concrètement, Janosi a rassemblé, compilé et structuré l’information à partir de sources officielles – bulletins législatifs, communiqués de presse, textes budgétaires – et de dépêches de presse. Lancé en février 2026, soit deux ans après les élections, le site a rapidement trouvé son public : environ 1 000 visiteurs en à peine quinze jours, sans la moindre campagne de communication.
Neutralité, transparence et limites d’un projet solitaire
L’un des piliers de governance.brussels est sa volonté d’apolitisme : « L’idée d’être apolitique, d’être transparent, être le messager de quelque chose qui se passe, dans ce brouhaha politique, il y a un côté légitime », affirme Janosi. Tout changement y est horodaté, sourcé et ouvert à la consultation, garantissant un haut niveau de traçabilité.
Toutefois, ce caractère « non partisan » est susceptible de débats : qui vérifie réellement l’impartialité des choix éditoriaux, et comment prévenir d’éventuelles omissions ? De plus, le projet repose aujourd’hui sur l’engagement bénévole d’un seul individu. À terme, un tel modèle soulève la question de la pérennité : que se passera-t-il si l’initiateur perd sa motivation ou n’a plus le temps de mettre à jour les contenus ? Le recours massif à l’intelligence artificielle pour la maintenance technique – via Claude Code – soulève également des enjeux de souveraineté numérique et de responsabilité légale en cas d’erreur.
L’intelligence artificielle, alliée du citoyen non codeur
Janosi n’est ni informaticien ni développeur web professionnel. Pour concevoir et faire évoluer son site, il s’est appuyé sur Claude Code, une IA américaine spécialisée dans la génération de code. En pratique, l’outil lui a permis de créer rapidement des interfaces de consultation des données, sans maîtriser tous les langages web. Cette approche illustre une tendance émergente : la démocratisation de la technologie par le biais de l’IA, qui rend accessible aux citoyens non techniques la production d’applications utiles.
Cependant, la dépendance à un service tiers soulève des interrogations sur la confidentialité, la pérennité et la maîtrise effective des évolutions du code. De plus, faire reposer la maintenance sur un outil propriétaire américain pose la question de l’autonomie numérique d’une initiative axée sur la souveraineté politique locale.
Perspectives et enjeux démocratiques
Au-delà de sa dimension technique, le succès de governance.brussels signale un besoin profond d’outils clairs et neutres pour comprendre le fonctionnement des institutions. À terme, plusieurs scénarios se dessinent : d’une part, les autorités bruxelloises pourraient s’inspirer de ce modèle et proposer un portail officiel unifié, renforçant ainsi leur responsabilité en matière de transparence. D’autre part, le site pourrait évoluer vers un modèle collaboratif, intégrant des contributeurs et mécanismes de validation pour en garantir la mise à jour et l’exactitude.
Plus largement, cette initiative interroge le rôle du citoyen dans la production d’informations publiques : faut-il attendre des administrations qu’elles développent ces services, ou encourager le « bottom-up » et la contribution amateur ? Ce cas bruxellois rappelle aussi des projets européens comparables, tels que les expérimentations d’« Open Government » ou les plateformes de « parlements ouverts », mais se distingue par son caractère auto-initié et son usage pragmatique de l’IA.
Enfin, la question du financement et du modèle économique se pose sérieusement : comment garantir la viabilité d’un tel outil ? Subventions publiques, mécénat ou abonnements volontaires devront peut-être compléter le bénévolat initial pour assurer la continuité et l’évolution du moniteur.
En somme, governance.brussels ouvre une piste stimulante pour la démocratisation de l’accès à l’information publique. Mais elle met aussi en évidence les défis de la durabilité, de la responsabilité et de l’équilibre entre initiative citoyenne et devoir d’action des institutions.


0 commentaires